Sasha Lanièce, 33 ans, prendra le départ le 1er novembre de la 13e édition de la Route du rhum, cette transatlantique en solitaire qui relie Saint-Malo, en Bretagne, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. À bord de son Class40 Alderan, la navigatrice veut s’accrocher à ceux qui sont devant. Son parcours, de la physique à la voile, retrace celui d’une femme qui a tout appris sur le tas.
- Sasha Lanièce se prépare à la Route du Rhum en solitaire.
- Elle a un parcours atypique, passant de physique à la voile après des études exigeantes.
- Elle revendique l'importance de l'inspiration féminine et milite pour plus de courses mixtes.
- Malgré ses privilèges, elle encourage les jeunes filles à poursuivre leurs passions malgré les obstacles.

Seule à bord, Sasha Lanièce devra affronter un détail ironique pour une femme de l’océan : elle a le mal de mer. « Mais bon, je gère », assure-t-elle, en suivant une préparation mentale spécifique. « C’est hyper important, parce que quand tu dégoupilles, il n’y a personne pour te remonter le moral. » Grâce à Starlink, elle pourra utiliser son téléphone pendant la course, mais préfère ne « pas trop communiquer avec la Terre ». Elle raconte aussi avoir appris bien après une de ses courses qu’elle avait navigué avec un doigt cassé, une douleur qu’elle avait tenté de calmer en scotchant ses doigts ensemble. « Quand il faut, on est capable de beaucoup de choses. »
Elle ne sera pas tout à fait seule. Dans son bateau, elle garde des petits mots et des photos de ses proches, ainsi qu’une peluche de koala, placée dans son berceau à la naissance, devenue plus tard son doudou. « J’ai encore cette peluche dans mon placard, mais c’est une relique à présent, elle a 33 ans ! » Comme elle ne peut pas emporter la peluche, une amie illustratrice lui a dessiné un koala, accroché à une branche. « Elle l’a fait de sorte qu’il soit accroché à une branche, comme pour dire de ne rien lâcher. »
Un sport découvert par hasard
Rien ne destinait pourtant Sasha Lanièce à la voile. Née en région parisienne, elle découvre ce sport « un peu par hasard » lors d’un stage. Ce qui la marque le plus ? « Le moniteur était une monitrice. J’ai découvert que tu pouvais gérer un bateau toute seule, je trouvais ça fou. Tu es toute seule dans la tempête, tu vois les étoiles. » Pendant sa jeunesse, elle suit des stages de voile pendant les vacances, avant que les études, puis les premiers boulots, l’en éloignent : « Je n’avais plus le temps. »
Ses études sont alors une priorité. « Mes parents, mes grands-parents sont des gens qui ont réussi par le travail, donc c’était très important qu’on soit les premières de la classe », se souvient-elle. Elle devient ingénieure des Arts et Métiers, docteure en physique à l’École normale supérieure, puis data scientist à l’Assemblée nationale, avec un passage par un laboratoire de l’université de Harvard. Mais l’océan la rappelle. Elle suit alors un Youtubeur navigateur qui publie une vidéo chaque dimanche : « J’ai trop envie d’y aller », se dit-elle. Elle reprend le bateau et prend une année sabbatique.
Ses proches ne la soutiennent pas tous. « Tu as fait des études, va bosser, utilise tes études », lui dit-on. Son père lui affirme même : « Tu ne pourras jamais fonder de famille. » Sasha Lanièce se souvient que la transition s’est faite vite : « En juin, je suis à Paris en couple dans mon appart, je finis ma thèse. En septembre, je suis séparée, je suis partie en Bretagne et je veux faire du bateau. Donc, ça a été assez rapide pour eux. »
Le Covid freine ensuite ses débuts. « J’ai perdu mes sponsors », regrette-t-elle. Elle reconnaît que tout restait à apprendre : « Ils avaient raison hein, je ne savais rien faire donc j’ai tout appris. » Elle ne savait pas comment trouver un sponsor ni établir un budget, « je ne savais même pas ce qu’était la TVA ». Elle entend aussi des remarques du milieu : « Tu n’es pas du milieu, tu ne sais pas naviguer. »
En 2023, elle crée sa propre écurie, Les Déferlantes Sailing Team, entièrement féminine. Dans ses précédentes activités, elle a déjà été confrontée à des comportements sexistes : « En labo, j’étais confrontée à des gens plus vieux, donc il y avait des petites remarques un peu sexistes. Et plus on montait dans la hiérarchie, moins il y avait de femmes… Dans la voile, c’est un peu pareil. »
« Je suis hyper privilégiée »
Sasha Lanièce, qui cite Clarisse Crémer, Samantha Davies et Amélie Grassi comme références, souhaite inspirer les jeunes filles. Elle partage sur les réseaux sociaux ses défis, ses exploits et ses doutes. « Ce n’est pas pour être famous, c’est pour qu’il y ait 2 millions de jeunes filles qui regardent nos aventures et qui se disent : « Vas-y, moi aussi je peux le faire. » Ça, ce serait mon rêve. »
Elle reconnaît aussi ses privilèges : « Je suis hyper privilégiée, on m’a payé de belles études, on m’a offert mes premiers stages de voile. » Son message reste pourtant le même : « Si c’est ce qui est bon pour toi, va au bout. » Elle plaide enfin pour des courses mixtes en Class40 : « Parce que ça force les hommes à naviguer avec les femmes. » Et conclut avec ironie : « Le jour où on invitera des femmes qui ne sont pas le top niveau sur des gros bateaux, là, ça voudra dire qu’il y a un peu de souplesse. »