Dans « Nos divertissements sont terminés », la romancière et dramaturge Yasmina Reza évoque pour la première fois son enfance, qu’elle décrit comme totalement folle et atypique. Le livre, publié aux éditions Flammarion, s’inscrit pourtant dans un registre qu’on n’attendait pas de l’autrice.
- Yasmina Reza évoque son enfance atypique avec des figures déraisonnables et scandaleuses.
- Elle choisit la comédie pour raconter cette période, en brouillant fiction et réalité.
- Le livre met en avant des personnages hors norme, étrangers aux critères de normalité.
- Pour elle, l’écriture lui a permis de surmonter ce passé difficile sans besoin de thérapie.»

Le récit ne se réduit pas à un règlement de comptes familial. Un père qui, longtemps, l’a battue, une mère aussi fantasque qu’indifférente envers ses enfants : le matériau aurait pu nourrir des pages plus sombres. Le texte choisit la comédie, à la fois féroce et drôle. Yasmina Reza a aussi pris soin de brouiller les noms et les lieux. « Ce n’est pas du tout une autobiographie, assure-t-elle. Je ne cache pas qu’il s’agit de personnages qui ont existé. Mais lorsqu’on procède à des choix, éclairer ça et pas ça, on crée un objet de fiction. J’ai vécu longtemps en me disant qu’il ne me restait presque rien de mon passé. Ce livre est arraché à des fragments de mémoire, que j’ai recomposés… »
Le roman dresse un tableau coloré et acide, où reviennent des fantômes : ceux d’une petite sœur disparue à l’âge de 7 semaines, et d’employées de maison qui avaient endossé le rôle de mère avant de disparaître. Certaines scènes frappent par leur étrangeté. La « Fille », transie de honte, prend la défense de son père devant ses camarades hilares, alors que ce dernier a poursuivi l’un d’entre eux jusqu’aux toilettes pour s’assurer qu’il avait bien utilisé le bidet. Un agonisant convoque aussi une cantatrice à son chevet pour rendre l’âme sur une aria de Bach.
Des êtres « déraisonnables »
Pour Yasmina Reza, son livre parle surtout de personnes qui échappaient aux codes. « Je peux dire que c’est un livre sur les déraisonnables, explique-t-elle. Les êtres qui m’ont entourée dès mon enfance ne correspondaient à aucun critère de ce qu’on appelait la “normalité”. Ils avaient une étrangeté, on peut même dire une dinguerie, et ils pouvaient se montrer scandaleux. C’était intéressant de les faire revivre dans notre époque, qui tend à la purification morale et perd de vue la part sauvage de l’homme, ses fureurs, ses injustices. »
Le texte contient aussi des moments plus cruels. Lorsque la mère invite la Fille, devenue adulte, à voir une pièce encensée par une critique de théâtre, cette même critique avait démoli l’une des pièces de Yasmina Reza. La mère s’étonne de l’avoir blessée, avant de faire acte de contrition. Son moteur ? « Insensibilité, orgueil, remords », tranche l’autrice. Interrogée sur un éventuel syndrome de famille toxique, elle nuance : « Non, je ne pense pas que ma famille était “toxique”. Je la considère juste comme hors du commun et inclassable. »
Une fois connue, Yasmina Reza a été étiquetée « bourgeoise ». Elle dit s’en être peu souciée sur le plan personnel, mais estime que cette image déteignait sur le regard porté sur son travail. « Ça me paraissait vraiment faux, car le mode de pensée et de comportement qu’on associait à la bourgeoisie ne correspondait ni à ma famille ni à mes personnages. »
Le rôle de l’écriture
Malgré ce passé, l’autrice ne dit pas avoir eu besoin d’un accompagnement psychologique. « J’ai eu le sauvetage de l’écriture. Elle m’a donné une raison de vivre supérieure. » Sur la postérité de son œuvre, elle reste distanciée : « On ne travaille pas pour l’éternité, s’amuse-t-elle. C’est une folie de le penser. L’éternité fait ses propres choix, qui sont rares et impénétrables. »
Le livre, qui compte 192 pages et coûte 21 euros, se termine sur une citation d’Osamu Dazaï, que Yasmina Reza reprend à son compte : « Monstre ou pas, l’essentiel c’est de vivre. »