Chapô : Daniel Kehlmann, auteur reconnu pour ses ouvrages historiques, présente son nouveau roman « Le Directeur », centré sur le réalisateur autrichien GW Pabst et son rapport complexe avec le régime nazi. À travers cette œuvre, Kehlmann interroge les mécanismes de l’autocensure et des choix moralement discutables en temps d’autoritarisme.
Une inspiration tirée du présent
Le point de départ de « Le Directeur » a été nourri par l’actualité des États-Unis sous la présidence de Donald Trump. Daniel Kehlmann y a observé une attention accrue portée à chaque parole prononcée et à ses conséquences, rappelant les récits que lui racontait son père sur sa jeunesse juive à Vienne lors de l’arrivée au pouvoir du troisième Reich.

L’auteur souligne que sous le régime nazi, mentionner le mot « Autriche » était proscrit ; ainsi, tout individu devait désormais se présenter comme habitant d’Ostmark.
GW Pabst : un cinéaste parmi les nazis
Daniel Kehlmann s’intéresse particulièrement à GW Pabst, un réalisateur autrichien largement oublié mais qui avait connu la gloire dans l’industrie cinématographique au début du 20e siècle. Retourné en Autriche pour rendre visite à sa mère malade juste avant la Seconde Guerre mondiale, il se retrouvait piégé alors que les frontières étaient fermées. Par conséquent, il finit par travailler pour l’industrie allemande contrôlée par Joseph Goebbels.
Dans cette dynamique contradictoire, Kehlmann constate qu’il a exercé plus de liberté artistique grâce aux nazis que dans une Hollywood censurée. Il déclare : « C’est l’ironie folle ici ; Pabst avait plus de liberté d’expression artistique sous Goebbels qu’à Hollywood ».
Kehlmann consacre quatre ans à la recherche et à l’écriture de son roman depuis Manhattan et Berlin avec sa femme avocate pénaliste internationale et leur fils. Il plonge dans les archives cinématographiques afin d’étudier comment un intellectuel progressiste comme Pabst navigue dans un système totalitaire où chaque opinion est déformée.
Résonances contemporaines
L’écrivain note des parallèles inquiétants entre cette époque sombre et certaines dynamiques politiques contemporaines aux États-Unis. Selon lui, on observe une érosion de l’état de droit accompagnée d’une persécution des « ennemis », préfigurant également des recrutements d’incompétents dans des postes clés. Il confie : « Je ne suis pas surpris que cela se produise… Je suis surpris que cela se produise aussi vite ».
Moralité face au succès commercial
Les œuvres antérieures battues aux côtés du succès commercial tels que « Mesurer le monde » ou « Tyll » ont contribué à établir Kehlmann comme une figure essentielle de la littérature contemporaine germanophone malgré un prestige moins marqué aux États-Unis.
Ce dernier évoque sa rencontre au Museum Metropolitan avec un homme fièrement associé au financement républicain durant laquelle il prend conscience que le climat politique américain n’est pas seulement polarisé mais aussi potentiellement dangereux compte tenu du soutien dont bénéficie ce récit idéologique déviant.
Kehlmann aspire clairement à éveiller des consciences face aux dérives visibles tant aujourd’hui qu’hier ; cet engagement sociopolitique trouve toute son ampleur avec « Le Directeur », décrivant sans fard les vicissitudes morales engendrées par les dictatures.
Mise en perspective
À mesure que ce roman paraît en Allemagne après avoir été publié en 2023, la thématique abordée invite à réfléchir non seulement sur notre passé historique commun mais aussi sur nos présentes réalités démocratiques fragilisées, parfois teintées de manière dangereusement souterraine – laissant entendre neurologiquement combien il est crucial cet équilibre délicat entre expression libre et intégrité personnelle au sein des sociétés modernes.